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Les Estampes de David Maes




Extrait du catalogue d’une exposition qui a eu lieu à Chamalières, France, décembre 1998 - janvier 1999

Les gravures de David Maes peuvent au premier abord sembler austères : aucun paysage, aucun décor ne vient distraire le regard. C'est l'homme, le corps humain qui tout entier l'occupe. Cet intérêt tenace associé avec le souci de la simplicité est parfois confondu avec l'austérité. De façon générale, les personnages que David Maes grave ne sont pas précisément identifiés, en particulier on ne connaîtra pas, sauf exception, les traits de leur visage. (L'exception étant ce portrait d'une jeune femme, dont le visage inscrit dans le triangle formé par son bras replié, est imprégné d'érotisme discret. Le titre : Portrait, se référant strictement au genre, préserve cependant l'anonymat.). La pointe sèche, qu'il pratique de façon régulière en l'associant avec d'autres techniques, dégage les silhouettes, ourle les rondeurs ou les creux des corps, saisit les mouvements, jusqu'aux hésitations les plus imperceptibles. Il dessine, il peint, il grave des hommes, des femmes, des enfants le plus souvent nus. La nudité n'est pas chez lui un artifice mais le moyen le plus rapide d'atteindre l'intimité de chacun. "Chaque corps dégage une énergie différente" dit-il, et ce qui lui importe, c'est de saisir cette présence charnelle.

Cette simplicité n'altère en rien le trouble que les images peuvent causer. Dans Femme et enfants, gravure qui possède son pendant en peinture, une scène de baignade presque banale peut aussi être un moment de tension et d'angoisse. Trois enfants barbotent dans l'eau ; à l'arrière, une femme se penche vers eux, les bras écartés. S'agit-il d'un moment de détente partagé entre une mère et ses enfants ? Ou bien, les bras largement ouverts ("comme pour mieux vous saisir, mes enfants"), la femme ne cherche-t-elle pas à les capturer ? Elle incarne tour à tour la mère attentive et une figure contemporaine de l'ogresse, à laquelle les enfants cherchent, timidement, maladroitement, à échapper. L'ambiguïté de l'image tient dans l'aller-retour entre ces deux visions, elle est de même nature que le flou volontairement entretenu du jeu : "se faire peur pour de rire".

Les gravures de David Maes, sous leur apparence de simplicité, se prêtent à de multiples interprétations, et révèlent parfois des aspects sombres et graves de la nature humaine ; en revanche, elles ne reflètent jamais les univers tourmentés et complaisamment morbides de certaines personnalités. Au contraire, de ses estampes se dégage une sorte d'optimisme, de confiance dans l'être humain. Homme marchant III, figure récurrente dans son travail, est avant tout un homme qui se tient debout. Juste un homme pourrait-on dire, mais un homme qui avance. Seul, imperturbable, il impose sa présence. Ce que David Maes met en avant, c'est la dignité de l'homme à travers un destin que l'on devine pesant. L'homme avance et rien d'autre ne compte.
br> Les thèmes autour desquels la pointe du graveur vient sans cesse creuser rejoignent parfois une certaine forme de mysticisme. La voix, pointe sèche dont la composition se rapproche de celle d'un diptyque, en est un exemple. Dans la partie inférieure gauche, un homme, avance, le front buté, un peu penché en avant. Seul le haut de son corps, est visible. A l'opposé, en haut à droite, une forme est suspendue : une voix, un souffle ou un ange comme le suggère le titre de la peinture L'Homme et l'angequi, de quelques années antérieure, reprend la même composition. Cette figure tutélaire, qui dans la gravure n'est pas si précisément nommée, manifeste que malgré sa solitude l'homme n'est pas abandonné.

D'autres thèmes traditionnellement religieux sont parfois évoqués dans les gravures de David Maes. En particulier, il s'est longtemps intéressé à la crucifixion. Avec Trois études de corps, il a abordé en 1993 le sujet d'une manière complètement originale, en le confrontant avec un rituel qui lui tient particulièrement à coeur : la tauromachie. Le titre, volontairement neutre, n'évoque pas à priori cet univers. Pourtant, les attitudes des corps de chacune des trois gravures peuvent être mises en parallèle avec celles, traditionnelles, du torero. Mais à chaque fois, dans ce jeu de comparaisons se glisse la figure de la mort. Porté en triomphe sur les épaules d'un de ses pairs, le torero n'est qu'un squelette ; le corps, auquel on a retiré la cape, se retrouve écartelé, crucifié ; enfin, cambré pour planter ses invisibles piques, le corps du banderillo semble tendu, comme un arc, par la souffrance. La composition générale renvoie encore à l'univers de la tauromachie, puisque les trois gravures s'inscrivent dans le demi cercle de l'arène.

Polysémiques, les gravures de David Maes se transforment sous notre regard. Dans un travail plus récent, Daphné , David Maes a cherché à rendre visibles les transformations d'une image. En se recommandant d'Ovide, il tente de représenter les Métamorphoses. Ainsi, sous nos yeux, Daphné se transforme en laurier, puis l'arbre de nouveau se change en femme. Le cycle des métamorphoses trouve avec la technique de la gravure un médium idéal puisque, on le sait, une des spécificités de cet art est de pouvoir montrer les états, alors que la peinture, sauf à user de l'artifice de la photographie, est condamnée à disparaître sous le nouveau coup de pinceau. Ce n'est qu'à partir du dix-septième état que la figure de la femme a vraiment trouvé son équilibre, et c'est à partir de cet état, que nous la voyons évoluer. Accroupie, ses bras relevés fleurissent. La présentation des états permet de montrer la transformation un peu comme le ferait un film pour l'éclosion d'une fleur.

De fait, cette transformation semble très longue. Le temps s'étire. La métamorphose devient palpable, presque consciente. En revanche, dans une autre métamorphose, Daphné II, David Maes annule ce processus. Il se contente alors de juxtaposer, dans un diptyque vertical, deux instants. La métamorphose n'est plus qu'un choc. Un corps, soumis à la pesanteur, tombe. (Pour une fois, ce corps n'est pas strictement humain, mais possède, peut-être dans le poids que l'on mesure du regard, quelque chose d'animal). Vers le haut, une forme végétale s'épanouit. Les directions opposées renforcent encore la violence du choc, le caractère irréversible de la métamorphose. La manière dont David Maes aborde le thème des métamorphoses montre que loin de vouloir enfermer son œuvre dans un univers statique, il cherche au contraire à explorer toutes les possibilités offertes.


Marie-Hélène Gatto
Conservateur, Bibliothèque nationale de France