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L'humanité nue



Extrait d’un catalogue pour une exposition à Chamalières, France, décembre 1999 - janvier 1999

Sur un panneau, un cygne noir. Les pattes, qui brassent l’eau sombre, luttent contre le courant, les ailes vibrent, le cou s’étire vers l’avant, le bec pointe. Derrière ce cygne, un dieu se dissimule, prêt à violer – Zeus, « père du ciel », grand législateur, commandant du soleil et de la lune, maître de la foudre - et débauché. Sur l’autre panneau, la silhouette d’une femme. Elle aussi pousse et s’étire. Prend-elle un bain, inconsciente du danger ? Cherche- t-elle à fuir ? A se débattre ? Peut-être se repose- t-elle ? Impossible à dire. Seul son dos s’offre à notre regard. Pas son visage. C’est Léda, épouse de Tyndareus, roi de Sparte. Elle vient de quitter la couche de son mari et se trouve, seule, sur les berges de la rivière Eurotas. Deux fois fécondée en une seule nuit, elle pondra deux œufs : de l’un naîtront Castor et Clytemnestre, les enfants du roi, et de l’autre, Pollux et Hélène, les enfants du dieu.

En évoquant ce monde antique et sauvage, le diptyque de David Maes, Léda, aborde plusieurs des thèmes majeurs présents dans le travail de l’artiste ces quinze dernières années : le contact entre l’humain et le divin ; l’intimité entre l’humain et l’animal ; et – son thème fondamental – la vulnérabilité et la résistance humaine.

L’intervention divine dans les affaires humaines est également le thème de la gravure La voix. Ici encore un dieu pénètre le monde des humains – cette fois, sous les traits d’un messager éthéré – non pour assaillir mais simplement pour parler. L’image ne nous dit rien du contenu du message. Peut-être est-ce un ordre, peut-être une interdiction. 

Il se peut aussi – et c’est une interprétation qui pourrait correspondre à la vision de Maes – que l’ange nous dispense de bons conseils sur la manière de conduire notre existence. Ecoutons le : Vous êtes ici, vulnérable, ignorant, dans un monde que vous n’avez pas créé et que vous ne pouvez pas contrôler. Mais vous n’êtes pas seuls. Des forces s’agitent dans l’ombre, toujours présentes, mais qui se révèlent que rarement. Ces forces ne vous sont pas nécessairement favorables, elles peuvent vous être fatales. Mais si vous regardez et si vous écoutez, elles vous aideront à comprendre le monde et à le voir comme un lieu où il fait bon vivre.

Les personnages du Chœur V sont, eux aussi, préoccupés par la manière dont nous vivons. Ce ne sont pas des êtres humains ordinaires mais des commentateurs comme dans les chœurs des tragédies antiques. Les paroles qu’ils profèrent semblent provoquer les dieux et rejeter leur destin. Pourtant, malgré leur agitation, ils font preuve de cette émouvante dignité dont Maes parvient à doter chacun de ses personnages - même les plus désespérés.

Dans leur angoisse et leur colère, les personnages du Chœur V sont d’une grande puissance. Puissance provenant en partie de leur taille qui, dans les tableaux de Maes est approximativement la même que la nôtre : grandeur nature ; puissance provenant aussi du fait qu’ils donnent, de manière très convaincante, l’illusion d’être en trois dimensions et d’un poids conséquent. Maes à cette qualité rare parmi les artistes contemporains d’être un habile dessinateur dont la main est imprégnée des contours et des volumes du corps. Cette dextérité, employée avec une grande modestie et souvent estompée par le travail du pinceau, permet à Maes de créer des formes remarquablement tactiles. Nous pouvons sentir le poids et la forme des femmes dans Chœur V. Elles nous apparaissent comme des personnages réels.

Cependant, la force des personnages du Chœur V n’a pas pour seule origine la qualité du dessin et la grandeur de l’échelle. Tous les participants du Chœur sont nus et leur nudité est totalement offerte et inconsciente. En d’autres mots, totalement naturelle. Cette nudité naturelle est un élément si essentiel dans le monde de Maes que le mot même de nudité ne semble pas approprié. Décrire un corps comme «nu » sous-entend qu’il pourra être habillé. Mais les personnages de Maes habitent apparemment une contrée où l’habit est absent. Pour Maes, la nudité n’est pas plus une manière de révéler la beauté des corps qu’elle n’est une source d’érotisme. La condition humaine première se situe bien au-delà de la culture et de la civilisation – avant le vêtement. Comme nos corps sont recouverts par nos vêtements, ce que nous sommes vraiment – notre essence nue et sans ornement – est ensevelie sous l’attirail de la civilisation. Mais la civilisation ne détruit pas plus notre vraie nature que les habits ne détruisent nos corps. Notre noyau sous tend le monde organisé - et lui survivra peut-être.

Dans un tableau comme Femmes et enfants, la nudité des personnages a peut-être encore plus d’impact que dans Chœur V. Ici l’élément théâtral est absent. Il n’y a apparemment ni drame ni passion. Seulement une scène domestique des plus banales. Une femme, d’un large mouvement protecteur du bras, ramène à elle ses enfants.

Si les personnages étaient habillés, l’image serait sentimentale. Nus, ils acquièrent une dimension primitive et animale. Alors, loin d’être banale, l’image devient ambiguë, teintée de menace. Car même si le geste maternel nous rassure, nous sommes troublés par l ‘absence évidente de lois et de conventions.

Femme et enfants contraste avec Chœur V. En dépit de son ambigüité et de son mystère, il nous suggère l’intimité et  le refuge. Homme marchant IV, lui, exprime détermination et force. Dans cette peinture – et les autres de la longue série dont elle fait partie – Maes semble répondre à une question importante : comment faut-il vivre face à la réalité ? Et la réponse serait : malgré notre solitude et notre vulnérabilité, nous devons continuer d’avancer avec courage et optimisme.

Même si Homme marchant vaut par lui-même, il ne peut être apprécié par qui ne connaîtrait pas les autres œuvres de Maes. En regardant le tableau à la lumière de ces dernières, nous ne sentons pas seulement la détermination qu’il dégage, nous comprenons la source de cette détermination. Comme le marcheur, nous pouvons continuer sans désespérer parce que nous sommes en compagnie de nos semblables et parce que nous sommes en quelque sorte divinement guidés. Et cette détermination nous soutient quand vient le temps de quitter famille et tribu ou bien quand la voix ne se fait plus entendre.

Les critiques, bien que reconnaissant à Maes sa profondeur et son engagement, lui ont souvent reproché sa noirceur et sa tristesse. C’est une erreur. Quiconque avec les yeux et l’esprit ouvert, quiconque capable de voir que le but de tout art n’est pas seulement de contempler le superficiel mais d’aller aussi loin que possible sous la surface, verra dans la peinture de Maes un message qui, bien qu’austère, s’avère rassurant et inspirant.

Néanmoins le travail de Maes reste un travail difficile. C’est peut-être le destin inévitable de tout artiste préoccupé par la recherche de la vérité et qui se méfie des illusions. Pourtant, dans les œuvres récentes, il y a plus de lumière, plus de signes d’exubérance et de joie.

Cette tendance est nettement marquée dans Danse I. Ce qui caractérise ce diptyque, c’est la juxtaposition d’une silhouette féminine dans le panneau de droite, évoluant dans un grand espace lumineux, et de somptueuses iris dans le panneau de gauche  Comme dans Léda, la séparation des deux tableaux provoque un effet complexe. Comme si, de nouveau, les questions, sitôt posées, étaient balayées parce que sans réponse ou erronées. La femme voit-elle les fleurs ? A-t-elle envie de les cueillir ? Sont-elles dans le même espace qu’elle ? Ou leur relation est-elle purement logique ? Les fleurs illustrent-elles sa beauté ou la sienne illustre-t-elle celle des fleurs ? Sont-elles- femmes et fleurs- identiques ? La peinture est d’une lecture difficile. Comme Léda elle nous oblige à nous questionner tout en nous suggérant que les questions n’aient pas de réponse. En résumé, Maes semble étrangement attiré par le charme de l’ambiguïté, en mettant l’accent sur la forme plutôt que sur la représentation. Mais s’il est tenté, il ne succombe pas. La vivacité de l’émotion et le sentiment d’allègre liberté sont convaincants et rafraîchissants.

Si Danse I se dégage d’une vision  sombre de la condition humaine et pénètre le royaume de la beauté sans entrave et de l’ambiguïté, l’imposant Le Rappel – une peinture antérieure – bascule, lui, de l’universel vers le culturel, du paganisme vers le christianisme. Maes, selon ses propres dires, a conçu ce tableau dans une période de grand pessimisme provoqué par les échos des massacres dans les Balkans. Il a ressenti le besoin de s’élever contre l’inhumanité de la guerre mais aussi d’apporter un peu d’espoir. Il décida que le meilleur moyen serait de traiter un sujet qui le hantait depuis longtemps : la crucifixion. Mais c’est une crucifixion d’une grande étrangeté. Dans le côté gauche de l’immense toile se tient un groupe de femmes et d’enfants qui rappelle – en plus statique et en moins agressif – le chœur. Le groupe chante plaintivement. Le Christ crucifié est relégué dans le coin droit. Il fait partie d’un petit groupe de trois personnages. Les deux autres sont la Vierge et Marie Madeleine. Madeleine qui s’incline avec soumission vers le Christ est nue, mais la vierge est vêtue – autre indice d’un nouveau départ pour Maes. Le groupe chantant est-il conscient de la crucifixion ? Marie Madeleine a-t-elle été un jour l’une des leurs ? Les réponses à ces questions sont verrouillées, loin de notre regard. Le mystère est rendu plus intense encore par la réapparition de la Vierge, rayonnante derrière le chœur, à gauche de la toile. Maes explique qu’elle prend sa place au sein de l’humanité. Le rappel est une peinture forte et subtile mais il est peut concevable de penser que Maes produira d’autres travaux dans cette veine allégorique, comme il est difficile d’imaginer qu’il produira d’autres tableaux tout empreints de la même légèreté que Danse I.

Dans Femme et Fleurs achevé en 1998 – comme dans Léda – il y a encore de la lumière et de la beauté, mais ici la liberté et la joie, bien que présentes, sont teintées d’anxiété et de danger. Et il n’y a aucun signe d’un quelconque intérêt historique ou culturel. Dans Femme et fleur, nous sommes de retour dans le royaume du paganisme et du « pré-culturel ». S’il y a des fleurs, elles sont floues,ce sont des fleurs de rêve, incorporées à un fond qui n’est pas aussi impénétrable que celui de Homme marchant mais plus que celui de Danse I. La femme – dont seul le torse est visible dans la partie inférieure du tableau – est même davantage enveloppée par le fond laiteux que ne le sont les fleurs. Son visage est sombre et voilé. Elle dort et rêve. Les fleurs semblent à la fois la pénétrer et émaner d’elle.

Indiscernable au premier coup d’œil, mais bien là, un halo, - un halo à travers lequel passe une fleur. De nouveau nous sommes témoins de la rencontre entre l’humain et le divin. Et de nouveau, malgré les fleurs en suspension et la chaude beauté de la peinture, nous sentons la pesanteur de l’humain. Il est clair que Maes ne peut échapper à de tels thèmes- quels que soient les registres qu’il utilise. Il ne pourrait pas, même s'il le voulait, devenir le poète de la pure beauté.- ou un peintre religieux. . Il peut encore s’aventurer dans ces directions, mais il est évident qu’il se concentrera sur d’autres choses.


Forrest Lunn
Toronto, septembre 1999